JE DETESTE GRANDIR !

Je devais avoir quoi ? 12 ou 13 ans. Il était environ 20 heures. J’étais couché sur le dos, sur une natte au beau milieu de la cour familiale, éclairée par la pleine lune. Je m’amusais à dessiner des animaux avec les étoiles… C’était l’un de mes jeux favoris…

Et voilà que je vois une dame, debout à l’entrée de la maison, un baluchon en main. Et entends des voix, celles de mes sœurs:
– Mais, c’est elle, c’est maman !!!
Et moi qui reste couché là, tandis qu’elles se précipitent vers elle, et l’enlacent. Et des pleurs qui s’entremêlent. Et moi qui m’interroge:
– Maman ? Mais quelle maman ? Celle qui il y a des siècles est partie sans dire au revoir, celle dont personne ne parlait ?
Et moi qui ne veux pas bouger de ma natte !
Et je regarde tout ce beau monde se diriger à coups de « sniff », et de « Dieu merci », vers la véranda où le père est occupé à son chapelet, comme toujours.

Si je me lève en ce moment-là, c’est surtout par curiosité. Je veux voir comment il va réagir. Bien sûr, je ne m’attends pas à ce qu’il prenne sa… femme, dans ses bras. C’aurait été insolite, à la limite. Non, je veux juste savoir s’il va lui adresser la parole. Non, il a levé les yeux, puis fait de la tête un geste qui doit signifier « ok », avant de reprendre son zikr.
Quant à l’autre mère, celle-qui-n’a-pas-d’enfant- elle se tue dans une comédie qui ne trompe personne. Sourire large comme le boulevard Giscard d’Estaing, elle murmure: « Bon’arrivée ma sœur ! Bon retour chez toi ». Mais moi, je vois bien que ces lèvres étrangement fines et ces petites dents pointues qui me faisaient peur quand elle était en colère, disent autre chose…
J’avais peut-être 13 ans (ou un peu moins), mais je savais reconnaître l’hypocrisie des grands. Et je crois que c’est pour cela que je détestais ça; grandir !
Je me souviens de la fois où la maman-sans-enfant avait voulu arracher de force un morceau de savon à ma grande sœur occupée à faire la lessive. Alors que la jeune fille s’apprêtait à le lui remettre, elle avait glissée et s’était retrouvée les quatre fers en l’air. Ma sœur cherchait, l’air vraiment désolé, à l’aider à se relever, mais elle s’était mise à hurler:
– Venez-oh, elle me bat ! Quand tu n’as pas d’enfants, tu souffres oh ! Venez m’aider oh, elle va me tuer !
Une voisine qui observait la scène de loin, était intervenue, en criant presque, d’indignation et de colère :
– Arrêtez votre cirque madame, arrêtez de tourmenter ces pauvres enfants !!!

J’étais désespéré !

Et là, ce soir, je suis vraiment fatigué, et ça ne m’amuse pas de les regarder tous faire leur représentation.
Je m’enferme dans ma chambre, ressort le vieux bouquin que j’avais lu jusqu’à l’usure: « Les contes d’Amadou Coumba »…

La lecture était mon refuge le plus sûr.

Je vivais par procuration des histoires extraordinaires qui m’aidaient à échapper au quotidien. Ce quotidien fait de faim jamais satisfaite, de frustrations à la pelle…

A l’école, j’étais un élève modèle. Premier de sa classe dans toutes les disciplines. Loin devant les fils de riches toujours bien mis et qui regardaient avec dédain le garçon célèbre pour être toujours isolé, silencieux dans ces éternels vêtements défraîchis qui le couvraient tous les jours de la semaine.  Le gars qui habite la drôle de baraque en bois construite derrière l’école. Le petit gars maigrichon sans amis. Mais je m’en accommodais.

La mère était donc revenue. Et la paix relative du foyer était repartie. Les « palabres » ont recommencé dès le lendemain. Dès que la voisine avait raconté à la mère tout ce que la maman-sans-enfant avait fait subir à ses petits en son absence. Parfois les deux dames ne se contentaient pas de se lancer des piques. Elles en arrivaient aux mains aussi, d’autres fois. Et avant que des bonnes volontés ne les séparent, elles avaient déjà déchiré des habits, balafré des joues… Et moi, dès qu’elles commençaient, j’allais me réfugier dans ma chambre, dans un livre, et me bouchais les oreilles pour ne pas entendre les insanités qu’elles échangeaient.

Le père paraissait impuissant. Pire, il semblait avoir jeté l’éponge depuis bien longtemps. Parfois, quand nos regards se croisaient, je lisais dans ses yeux tout son désespoir. Cette maison était un enfer. Avec des démons qui attisent un feu sans fin, le sourire aux lèvres..

Et le père, oh comme je le comprends, avait fini par s’en aller. Un matin. Il n’était pas sorti de sa chambre jusqu’à dix heures, lui qui était toujours le premiers réveillé.  Il s’était pendu au plafond. Sans laisser un mot. D’ailleurs, il ne savait pas écrire.

Aujourd’hui, j’ai 14 ans, et je ne veux pas grandir. Je ne veux pas vivre dans ce monde de représentation. Je suis fatigué de ce théâtre. Très fatigué. Je ne veux pas jouer.

Rideau ! On ne peut pas se contenter de vivre dans les livres !

(Abidjan, le 27 juin 2018)

 

 

 

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